Un CDI « apprenant » ?

(actualisé le ) par Marion Carbillet

Nous sommes nombreux à réfléchir à l’espace pédagogique du CDI, à chercher à en modifier l’aménagement et plus largement à renouveler notre vision du lieu. Cette réflexion est au croisement de plusieurs mouvements :

  • Dès l’origine la pédagogie pratiquée par les professeurs documentalistes dans les CDI a été influencée par les pédagogies actives et coopératives (notamment en raison du travail sur documents)
  • Dès l’origine aussi, une grande place a été donnée dans les CDI à l’autonomie des élèves et à leur autodétermination avec les projets et les clubs en tous genres. Il a toujours semblé important de laisser les élèves choisir leurs projets ou leurs sujets, de leur laisser une part d’initiative dans leurs apprentissages.

Les CDI, l’autodétermination des apprentissages et le développement du plaisir d’apprendre

Dans les établissements du secondaire, les CDI sont peut être les seuls lieux où les élèves peuvent décider de ce qu’ils souhaitent apprendre, voire de comment ils souhaitent l’apprendre. Même si tous les CDI ne fonctionnement pas de façon rigoureusement identique, globalement, c’est au CDI que l’on trouve le plus de situations d’apprentissage autodéterminé.
Qu’est-ce qu’un apprentissage autodéterminé ? C’est un apprentissage qui est librement choisi par celui qui apprend, c’est-à-dire qu’il choisit :

  • Ce qu’il souhaite apprendre
  • Comment il souhaite l’apprendre.

C’est ce qui se passe par exemple lorsque des élèves apprennent au CDI à utiliser un logiciel de traitement de texte, de retouche d’image ou de programmation (type Scratch) en demandant de l’aide ou en imitant un camarade dans son activité. C’est aussi ce qui se passe quand se développe un club de pixel art ou une animation autour d’une activité de loisirs créatifs.
Dans ce type de situation, autodéterminée, la motivation de celui qui apprend est à son maximum. Elle est souvent beaucoup plus forte que lorsque les objectifs et les moyens de l’apprentissage sont imposés par une personne extérieure. Développer la motivation intrinsèque n’est pas seulement utile pour augmenter l’efficacité des apprentissages réalisés. Cela permet aussi de développer chez les élèves la curiosité et le désir d’apprendre dans des situations, des lieux et sur des sujets variés. Le goût du savoir, d’acquérir une culture aussi précise que variée, sont des éléments de formation de la personnalité de nos élèves.
Ainsi, l’augmentation de la prise d’initiative des élèves dans les CDI est à favoriser. Cela développe leur désir d’apprendre et leur curiosité tout en montrant que leurs savoirs, mêmes non acquis à l’École, sont légitimes. On voit assez vite le lien de cette pensée avec les mouvements d’éducation populaire et celui des tiers lieux.

Le CDI, l’apprentissage par les pairs et le développement de la capacité à apprendre

Les CDI sont des lieux où les élèves peuvent apprendre ensemble. Le travail en groupe comporte de réelles difficultés d’organisation du travail ou de répartition des efforts, mais l’apprentissage entre pairs apporte aussi des éléments très positifs. Pourquoi ? Parce qu’il permet de développer sur le sentiment d’efficacité personnelle des élèves.
Le sentiment d’efficacité personnelle est est déterminant dans la capacité de l’élève à réussir une tâche. C’est un sentiment spécifique lié à une tâche précise « Je sais que je peux / ne peux pas réaliser cette tâche » (il n’est pas de nature globale comme par exemple l’estime de soi). Or, voir quelqu’un de son âge, ou que l’on estime de compétences quasi semblables aux siennes, réaliser la tâche, permet d’accroître son sentiment d’efficacité personnel sur cette tâche. Toutes les situations où les élèves apprennent aux élèves sont profitables pour augmenter le sentiment d’efficacité personnel de ceux qui observent.
Ainsi, les apprentissages entre pairs sont à favoriser. Ils permettent une plus grande motivation, sont d’une réelle efficacité et laissent entendre qu’à l’École aussi les savoirs issus de l’expérience empirique, familiale, amicale, intime parfois, sont tout à fait légitimes pour être reconnus et partagés. Ils ont pour objectif de développer la capacité à apprendre toute la vie en tous lieux, et en toutes situations.

Proposer aux élèves un CDI « enrichi »

Pour développer le goût d’apprendre et multiplier les situations d’apprentissage, le professeur documentaliste "enrichit" le lieu :

  • Il peut offrir des ouvrages et revues très variés en terme de lecture. Il peut décider de répartir ses ouvrages dans tout le lieu, disposés à plat et de façon thématique pour inciter les élèves à les lire
  • Il peut proposer des jeux en lignes éducatifs (programmation, sensibilisation à l’environnement, etc.)
  • Il peut mettre à disposition des puzzles, des casse-têtes et des jeux de société pédagogiques qui permettent de développer le langage, la coopération, qui portent sur tel ou tel point du programme d’histoire, etc.

  • Il peut acquérir un robot à programmer, une tablette, qui donneront l‘occasion aux élèves qui ne n’ont jamais manipulé de le faire
  • Il peut proposer des espaces d’expression, au mur, aux fenêtres ou sur des armoires avec des surfaces recouvertes de vinyle blanc ou noir sur lesquelles ils dessineront avec des craies liquides

  • Il peut proposer du mobilier favorisant le regroupement comme des tables hautes sans siège ou des tableaux blancs ou encore du mobilier, léger et modulable, à roulettes par exemple, qui permettra aux élèves de le disposer comme ils le désirent, en fonction de leurs besoins
  • Il peut, enfin, proposer aux élèves un espace qui ne les contraigne pas physiquement en les laissant choisir s’ils désirent s’asseoir ou s’allonger, en leur proposant des casques antibruit pour qu’ils s’isolent phoniquement et des objets antistress pour gérer leurs agitation.

Dans un CDI enrichi, les situations d’apprentissage sont démultipliées. L’apprentissage non programmé, mais ici plutôt « aménagé », ou rendu possible sera sans doute imprévu, fortuit, fonction de l’alchimie entre un groupe d’élèves et un autre… Les objets seront parfois détournés, réappropriés d’une façon non prévue.

Ainsi, les temps d’accueil des élèves sur les heures de permanence prennent un sens nouveau. L’espace enrichit propose aux élèves qui le fréquentent de développer des capacités nouvelles, c’est pourquoi on peut qualifier cet espace de "CDI capacitant". Les temps d’accueil sont plus riches, plus denses. Les élèves y développent le goût d’apprendre, notamment par le contact avec les camarades mais aussi en découvrant des objets d’apprentissages multiples et variés.
Un CDI capacitant ne se centre pas exclusivement sur la lecture. Il attire d’autres publics qui ne sont pas nécessairement coutumiers des lieux de culture. Il se fixe pour objectif d’attirer dans ce lieu dédié à la lecture des publics non acquis. Des élèves qui assistent à une pièce de théâtre au CDI, un spectacle de danse ou qui y jouent, des élèves qui participent à un projet makerspace le font entourés de livres… Premier pas pour aller vers cet univers quand il ne leur est pas familier…

Un CDI apprenant…, vraiment ?

Pour que se développe le plaisir, la motivation et la capacité à apprendre en toutes situations, les élèves ne doivent pas connaître uniquement des situations d’apprentissage libre, loin de là. Les situations d’apprentissage doivent être variées, et c’est bien le cas au CDI puisque trois grands types de situations d’apprentissage peuvent y être vécues

  • Traditionnellement, des situations d’enseignement dirigé y sont conçues par les professeurs documentalistes. Pour ces séances, le professeur documentaliste a fixé des objectifs précis, a conçu une situation pédagogique et l’évaluation des apprentissages visés. Cela n’implique nullement la mise en place d’une situation d’enseignement magistral : les élèves peuvent travailler en projets, en exploration, en débats… Mais les buts d’enseignement sont fixés par avance. C’est dans ce cadre par exemple que le professeur documentaliste peut planifier une programmation en EMI s’il le désire ou s’il en a la possibilité.
  • Classiquement aussi, les élèves peuvent travailler au CDI sur des projets qu’ils ont eux-mêmes conçus, notamment dans le cadre de clubs mais aussi de projets parfois éphémères sur quelques semaines : mise en place d’expositions par exemple. Dans ce cadre, le professeur documentaliste n’étant pas nécessairement à l’origine de l’idée, il n’a pas toujours fixé les objectifs par avance. Il va plutôt saisir des occasions d’enseignement « à la volée » par exemple pour outiller les élèves sur la manipulation d‘un logiciel ou leur enseigner les licences libres… Son rôle consiste aussi à soutenir la persévérance des élèves pour que le projet aboutisse malgré les difficultés et le temps long qui engendre parfois de la lassitude.
  • Mettre en place un CDI apprenant nécessite la mise en place d’un environnement capacitant, propice aux apprentissages libres sur les heures de permanence des élèves, un environnement tel que décrit plus haut qui favorise au maximum les temps d’apprentissage fortuits. Il peut s’agir de minuscules séquences d’apprentissage, comme de situations plus complexes, il peut s’agir de savoirs scolaires comme de savoirs empiriques, il peut s’agir de savoirs disciplinaires comme de savoirs sociaux (apprendre à communiquer avec autrui)… Grâce à cette « troisième marche », la mise en place d’un « CDI enrichi » qui multiplie les situations d’apprentissages autodirigés, nos CDI peuvent devenir véritablement apprenants. Cette troisième facette ne nie en rien les deux premières, elle les complète, et s’articule avec elles et donne la possibilité aux élèves, notamment ceux dont les milieux familiaux n’offrent pas une grande ouverture culturelle, de développer des compétences et des connaissances qui les enrichiront de façon durable.
Ainsi un CDI apprenant c’est un dispositif à trois facettes :
- un dispositif pédagogique de séances programmées
- un lieu qui accueille les projets à initiative des élèves, les clubs
- un espace "enrichi" ou "capacitant" dans lequel les élèves peuvent vivre des expériences de vie stimulantes par le contact avec un univers culturellement et socialement riche.

Le dispositif doit être conçu de façon à ce que ces trois aspects s’articulent de façon souple et évidente, et que les bénéfices de chacun améliorent la relation des élèves au savoir pour l’ensemble des situations pédagogiques qu’ils y vivront.

Enfin, ce dispositif doit être capable d’évoluer en fonction des élèves, des aménagements qu’ils proposeront, de leurs besoins ou de leurs envies. Cela peut se faire au cours de l’eau, en prenant en compte des souhaits exprimés ou en laissant simplement les élèves modifier le lieu sans intervenir. Cela peut aussi s’organiser de façon plus programmée et incitative, par exemple dans le cadre de projets CDI Remix.

Évaluer un CDI apprenant

Pour évaluer le dispositif mis en place, et interroger sa pratique, le professeur documentaliste peut se poser des questions précises :

  • Sur l’aménagement du lieu :
  1. Le lieu donne-t-il envie d’apprendre ?
  2. Le lieu permet-il de se sentir bien ?
  3. Le lieu permet-il les émotions et les sentiments ?
  4. Le lieu permet-il les apprentissages autodirigés ?
  5. Le lieu permet-il les relations sociales ?
  6. Le lieu permet-il les apprentissages fortuits ?
  • Sur les compétences développées par les élèves, en fonction des attendus du socle commun :
  1. Organisation du travail (D2)
  2. Coopération et démarche de réalisation de projet (D2)
  3. Outils numériques pour échanger et communiquer (D2)
  4. Expression de la sensibilité et des opinions, respect des autres (D3)
  5. Réflexion et discernement (D3)
  6. Responsabilité, sens de l’engagement et de l’initiative (D3
  • Sur sa pratique professionnelle :
  1. Quel est mon rôle dans le soutien à l’autodirection des apprentissages ?
  2. Quel est mon rôle dans la mise en place d’apprentissages fortuits ?
  3. Quel est mon rôle dans l’accueil des émotions et le développement de la connaissance de soi ?
  4. Quel est mon rôle dans le soutien à l’activité cognitive des élèves ?
  5. Quel est mon rôle dans le développement des relations entre élèves ?

Ces dernières questions, celles qui interrogent notre pratique professionnelle sont sans doute les plus fondamentales. Il ne s’agit plus de décider si oui on non on accepte un jeu de société ou si on choisit une chauffeuse ou un tabouret haut. Plus encore que l’aménagement du lieu, la mise en place d’un CDI apprenant interroge en profondeur notre posture professionnelle.
La problématique de la posture professionnelle nous invite à nous arrêter sur des questions fondamentales comme la possibilité offerte ou non aux élèves d’apprendre quel que soit le moment où ils viennent, ou encore l’accueil des publics les plus éloignés de la culture scolaire. Elle interroge nos habitudes, nos certitudes, nous bouscule parfois sur certaines questions comme le bruit ou la posture corprelle que nous exigeons.
Ce travail de réflexion n’est pas facile, et les réponses ne sont pas données par avance. C’est à chacun(e) de faire le cheminement qui lui permettra de mettre en place ou non de nouveaux supports d’apprentissage. Mais une chose est certaine : sans interrogation du sens profond de ce que nous mettons en oeuvre, l’alchimie ne prendra pas. Le sens global d’un CDI apprenant doit être conçu de façon claire, intelligible et sensible par ceux qui vont venir y vivre de nouveaux apprentissages et de nouvelles expériences de vie : les élèves. Et si l’alchimie se fait, nous serons largement et quotidiennement récompensés par le plaisir et l’énergie qu’ils mettront à habiter le dispositif, proposer des modifications, le faire évoluer et, par là même, à réenchanter notre quotidien professionnel.


Cet article s’appuie, entre autres, sur le travail réalisé en TraAM en 2016/2017 avec le groupe toulousain autour du site Remixonsdoc.

J’ai emprunté à Corinne Laval la notion "d’enrichissement du milieu", revenue de nombreuses fois dans nos discussions. La notion d’environnement capacitant est empruntée à l’ergonome Pierre Falzon. La lecture de l’article d’Hélène Mulot « Comment prendre en compte (aussi) les pratiques adolescentes dans l’espace CDI » complètera tout à fait celle-ci.
Pour les chercheurs, j’ai trouvé à nourrir ma réflexion principalement avec le livre de Joffre Dumazedier "Penser l’autoformation : société d’aujourd’hui et pratiques d’autoformation" chez Chronique Sociale et celui de Philippe Carré "L’autoformation" chez PUF
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