Enseignement et structuration de l’EMI : témoignage

par Hélène Mulot

Nous y voilà !
Septembre 2016 : la réforme du collège a introduit officiellement l’EMI dans les programmes.
"L’éducation aux médias et à l’information, présente dans tous les champs du savoir transmis aux élèves, est prise en charge par tous les enseignements.
Tous les professeurs, dont les professeurs documentalistes, veillent collectivement à ce que les enseignements dispensés en cycle 4 assurent à chaque élève :
● une première connaissance critique de l’environnement informationnel et documentaire du XXIe siècle ;
● une maîtrise progressive de sa démarche d’information, de documentation ;
● un accès à un usage sûr, légal et éthique des possibilités de publication et de diffusion."
C’est en nous appuyant sur deux années de parcours EMI (alors nommé culture numérique pour les raisons que j’avais expliqué ) que nous avons pu dès les réunions de fin juin structurer un parcours EMI pour l’ensemble des élèves dans mon collège.
Et c’est ainsi que, loin de me sentir mise à la marge, ou oubliée, j’ai pris une part active à cette mise en œuvre et à cet enseignement. Deux facettes, deux casquettes complémentaires sous lesquelles j’essaie tant bien que mal, un mois après la rentrée, de tenir :
- Une EMI distribuée à structurer
- Une EMI à enseigner

Un contexte

Avec la réforme et l’autonomie des EPLE, chaque professeur documentaliste aura sans doute sa propre expérience à raconter. Je propose donc ici un témoignage, parmi d’autres. Le contexte de mon établissement a été facilitateur grâce à un faisceau d’éléments résumés ici.

-  J’exerce dans un petit collège de 240 élèves, 13 classes au total (dont 4 de SEGPA), 22 enseignants. Sans doute donc, plus facile pour communiquer, échanger, mais aussi pour toucher l’ensemble des élèves. Une séance se mène en général avec l’ensemble des élèves du niveau.
-  Je travaille dans ce collège depuis 14 ans (d’abord à mi-temps pendant 8 ans). Je connais donc tous les rouages de cette structure, ce qui marche, ce qui freine.
-  J’ai construit ma place et ma posture sur un temps long. Chacun de mes collègues connaît donc mes compétences, mes champs d’intervention. J’ai une posture pédagogique et d’enseignante reconnue. Les compétences liées à l’info-documentation et l’EMI font partie du projet global de l’établissement depuis plusieurs années (même si le terme EMI n’était pas utilisé).
-  Nous n’avons pas (trop) de problèmes liés à l’ouverture du CDI, car sur un mi-temps, une aide-documentaliste ouvre une partie du CDI même sur les heures où je ne suis pas présente.
-  Notre direction appuie, soutient, encourage mon enseignement en s’assurant que j’ai ma place.
-  Et puis une bonne dose de communication, et une formation continue soutenue dans divers domaines dont la communication non-violente (ça aide pas mal aussi pour instaurer une relation de confiance, des habitudes formelles et informelles, un cadre de travail et de coopération au CDI et plus largement au collège).

Une situation idyllique et/ou idéale ? Oui, sans doute mais c’est grâce à tous ces éléments, et pas juste par un coup de baguette magique, que j’arrive à trouver un équilibre entre toutes les missions, et à me sentir pleinement investie des fonctions pédagogiques. En réalité, je considère chacune de mes actions comme ancrées dans la pédagogie y compris parce que “La pédagogie passe aussi par la place des chaises !”, comme l’a dit Claire Pommereau-Lesage sur son blog Clairement doc
Est-ce que un tel contexte se retrouve ailleurs ? Sans doute que non, pas plus qu’aucun autre, en tant que professeur documentaliste, on sait bien combien l’environnement influe sur nos quotidiens, et que c’est extrêmement variable d’un établissement à l’autre. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’enquête APBEN et ANDEP sur les services d’enseignement.
Cet exemple est-il transférable ? Peut-être que oui, pas comme un modèle, encore une fois la diversité de nos postes, ne le permettrait pas, mais sans doute y a-t-il à travers lui des invariants qui pourraient amener certains collègues à structurer leur action avec ce que chacun identifiera comme transférable.

Une EMI distribuée à structurer

En juin, lors de mon bilan devant les équipes, j’ai souligné les points forts du module de culture numérique qui :
- a permis d’anticiper la mise en œuvre de l’EMI au sein du collège ;
- s’est appuyé sur un enseignement selon des modalités diverses : devant des classes, devant des petits groupes, mais aussi très souvent lors des apprentissages individuels ;
- a valorisé une vision de l’environnement numérique qui ne passe pas par une " éducation par la peur" mais qui invite à agir sur cet espace de façon libre, critique et créative en développant et assumant une présence numérique ;
- a facilité le transfert de ce que j’enseignais dans les autres disciplines ;
- a été un point d’appui pour des compétences transversales tout en intégrant largement des compétences info-documentaires autour par exemple :

  • de la prise en compte de la pratique du copié-collé avec une progression autour du document de collecte
  • de la cartographie pour travailler sur les sources (carte mentale)
  • de la controverse permettant de questionner les discours rencontrés et de développer un esprit critique et de "doute fertile"
  • d’une culture de la participation avec des productions collaboratives et mises en ligne
  • de la pédagogie des Communs favorisant le partage, l’engagement, les échanges collaboratifs et le développement d’une conscience structurée et critique du monde informationnel.

En parallèle de ce module, j’ai pu structurer, organiser, affiner grâce à la matrice EMI académique rédigée par les TraAM de Toulouse des objectifs opératoires autour des quatre facettes de l’EMI
● Information documentation : collecter, sélectionner, organiser, publier. C’est l’entrée privilégiée des professeurs documentalistes, du fait de leur expertise dans le champ des sciences de l’information et de la communication.
● Éducation aux médias (EAM) qui renvoie en particulier aux passages d’un média à l’autre.
● Culture numérique (ou digitale) qui renvoie à des savoir-faire manipulatoires et de compréhension des objets numériques.
● Citoyenne et éthique qui s’appuie sur l’éthique, le comportement, les questions du choix et de la responsabilité dans nos sociétés ; facette qui donne la dimension « éducation à » à l’EMI.
Cette matrice m’a permis pendant deux ans d’affiner ce que je devais enseigner en tant que prof doc. Les travaux sur la translittératie également. C’est bien dans les transferts (entre l’imprimé et le numérique, entre une facette et un autre, etc.) qu’elle se pense et que notre enseignement prend sens.

Les recherches récentes en neuroscience (voir par exemple cette vidéo de Jean-Luc Berthier ou encore le site de Eric Gaspar) viennent étayer ces points de vue. C’est par la répétition, l’entretien continu de certains circuits neuronaux que l’on apprend. L’oubli est un phénomène naturel. Comment pourrions-nous assurer cette répétition seuls ? André Tricot nous parle lui d’automatisme, le fait de transformer une pratique formelle en pratique implicite. Muriel Almayrac avait décliné ces automatismes “irrépressibles” pour le document de collecte par exemple.
C’est en construisant le bilan en juin que je me suis rendue compte que nous étions bien, au sein de mon collège, dans une dynamique d’une EMI partagée. Objectivement, l’EMI ne peut pas être cloisonnée. Seule, il est évident que je n’aurais pas pu construire une telle progression qui a concerné tous les élèves du collège (avantage d’être dans un petit collège). Et c’est ainsi, que, assez naturellement, j’en suis venue à dresser un état des lieux de l’EMI au sein du collège. Ce rôle-là me semblait légitime, et plus encore structurant pour la suite et la mise en œuvre de la réforme.

Deux axes ont soutenu cette dynamique :
- Donner à voir les talents de nos élèves, non pas qu’ils soient meilleurs que d’autres (quoique) mais donner à voir pour valoriser, partager. C’est ainsi que nous avons développé les temps éphémères au CDI, nommés, Flash Masterpieces (“chefs œuvres” éphémères, référence à la pédagogie du chef d’œuvre que défend P. Meirieu. Philippe Meirieu. Le plaisir d’apprendre, Edition Autrement). L’objectif est de développer la culture des acteurs du collège, de faire vivre la culture différemment. Chaque classe, chaque enseignant est invité à faire vivre ce temps collectif en valorisant les créations faites en cours. Un moment pour vivre autrement le lieu du CDI « en commun » et partager ses talents avec la communauté du collège. Ce projet va cette année se décliner avec un espace en ligne : un blog dédié collectif et coopératif pour publier l’ensemble des chefs d’œuvre (notamment les EPI). Il s’agira aussi de répondre à la demande institutionnelle d’un média par école.
- Se donner du temps, entre collègues, pour échanger dans le cadre d’un groupe (qui fonctionne lui aussi depuis deux années) : le pédagolab. Deux années de fonctionnement, ont permis des échanges sur des thématiques aussi variées que le numérique et la pédagogie préparant ainsi un terreau très fertile pour la réforme.

Être professeur documentaliste, c’est sans doute aussi avoir cette vue d’ensemble de ce qui se fait sur notre champ de compétence, avec ou sans nous.

Une EMI à enseigner

Cette année, je n’ai plus d’heures inscrites à l’emploi du temps des élèves et pourtant des séances sont programmées quasiment tout au long de l’année. Je vais donc pouvoir continuer d’enseigner les notions d’info-documentation et d’EMI aux élèves. Je le dis souvent, et je le redis, mes collègues (en tout cas, la plupart d’entre eux) sont conscients de deux choses : d’abord que l’EMI n’arrive pas "en plus" mais est bien intégrée dans leur propre programme (une EMI qui "irrigue") et ensuite que, de par le profil très hétérogène de nos classes, un enseignement en demi-groupe ou en co-enseignement est profitable pour tous. Je n’ai donc pas eu à les solliciter pour trouver ma place. Au contraire… Nous avons cherché ensemble, dans le pédagolab, puis plus largement lors des réunions de fin d’année, comment nous pourrions mettre en œuvre l’EMI de façon collective. Et surtout la place de chaque discipline (y compris les compétences en info doc) dans cette éducation à.
Nous avons élaboré ce document prévisionnel (mis à jour en septembre)

Nous n’en sommes pas encore à proprement parler à une progression. C’est un document de travail qui sera complété, modifié au fur et à mesure de l’année. Mais ce travail de recensement ce que nous faisons nous permettra, je le souhaite, et mes collègues aussi, à terme d’envisager une vraie progression comme nous le faisons déjà autour du document de collecte par exemple.
Il nous reste aussi à envisager l’évaluation de l’EMI. Si elle est intégrée aux disciplines, elle trouve aussi sa place dans le parcours citoyen et à cet effet, les élèves auront un classeur pour tous les parcours. Dans le cadre des EPI, nous avons prévu une échelle d’évaluation de compétences transversales du socle commun (telles que la coopération, la créativité, l’autonomie, la persévérance). Nous ajouterons pour chaque EPI les notions et compétences développées en EMI.

Le chantier reste vaste . Comment, en tant que professeure documentaliste, pourrais-je le mener seule dans mon (petit) établissement ? C’est en identifiant collectivement les besoins, les apports et les complémentarités de nos enseignements, de tous nos enseignements, que nous pourrons répondre aux enjeux de cette "éducation à" à travers le socle commun, les programmes, mais aussi les parcours, particulièrement le parcours citoyen. Et ce n’est pas juste répondre à une Xième injonction institutionnelle que d’œuvrer avec ces deux casquettes, à la fois en mettant en œuvre et en assumant l’enseignement de l’EMI : c’est trouver de la joie dans son métier d’une part et être persuadée que l’EMI porte un enseignement réellement utile et fertile pour nos élèves d’autre part. Je n’ai pas envie de choisir entre ces deux facettes de mon métier, l’une enrichit l’autre. L’EMI a radicalement permis d’asseoir ma posture d’enseignante, pas une enseignante à la marge, mais une enseignante au cœur d’un système, partie intégrante d’une équipe.